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Petite leçon de discrimination appliquée

 
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jessie


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Joined: 04 Oct 2006
Posts: 2,862

PostPosted: Wed 7 May 2008 - 12:10    Post subject: Petite leçon de discrimination appliquée Reply with quote

à lire ici : http://www.mrax.be/article.php3?id_article=290

Quote:
Prenez un groupe donné, classe d’enfants, personnel de prison, conseil d’administration de votre entreprise, divisez-les en deux catégories selon un critère quelconque, par exemple la couleur des yeux. Puis décidez arbitrairement que d’un côté vous avez des êtres supérieurs, de l’autre des êtres inférieurs. Traitez chacun en conséquence. Et observez...

L’histoire commence en 1968, en pleine question raciale, dans une petite ville (blanche) des Etats-Unis. Une institutrice, Jane Elliott, imagine un jeu de rôle pour expliquer à des enfants le contexte de l’assassinat de Martin Luther King. Afin de leur faire vivre l’expérience des minorités, elle divise sa classe en deux groupes : d’un côté les enfants aux yeux bruns ; de l’autre, les enfants aux yeux bleus. Aux premiers, elle explique le pourquoi de leur supériorité et leur déconseille de fréquenter désormais les seconds. Lesquels, de leur côté, se voient imposer le port d’une collerette de couleur et instaurer tout une série de restrictions vexatoires (temps de récréation raccourci, privation de collation, etc.). Très vite, sur base de cette division nouvelle, ce petit microcosme réinvente les rapports de force, des conflits se déclenchent, et les uns, constamment valorisés par l’institutrice, voient leurs résultats scolaires s’améliorer, tandis que les autres, systématiquement ignorés ou dévalorisés, régressent. A la moitié du jeu, coup de théâtre : l’institutrice déclare les avoir induits en erreur, ce sont maintenant les yeux bleus qui sont gage de supériorité intellectuelle, et les rôles de s’inverser aussi vite qu’ils se sont imposés dans la première phase. Après quoi, un débat avec l’institutrice permet à tous les enfants d’analyser ce qui s’est passé.


Quote:
De la notion de libre arbitre

Et l’on pense évidemment aux expériences de Milgram [2], sur la soumission à l’autorité librement consentie, avec la différence ici que Jane Elliott joue franchement la carte de l’infantilisation pour déstabiliser et manipuler ses ouailles, alors que Milgram se contentait de déresponsabiliser le sujet dans un cadre beaucoup plus neutre. Reste que le résultat n’est pas si différent : dans un contexte hiérarchisant donné, tout être social paraît voué à inhiber, bon gré ou mal gré, ses pulsions propres et son sens moral au profit de directives extérieures, pour peu qu’elles émanent d’une entité ayant réussi à se faire accepter comme l’autorité.

Autre phénomène mis en évidence par l’exercice de Jane Elliott : l’auto-réalisation de la prédiction (ou « effet Pygmalion [3] »), ce mécanisme bien connu en psychologie sociale qui veut que tout sujet tend à répondre aux attentes que l’on place en lui - que celles-ci soient positives ou négatives. Autrement dit, valorisez un individu, il voit ses performances augmenter objectivement. A contrario, rabaissez-le, brimez-le dans ses initiatives, dans ses possibilités d’expression, son estime de soi dégringole et le voilà qui fonctionne de moins en moins bien. Le B A BA des techniques de motivation (ou de harcèlement moral), mais appliqué avec une évidence toute pédagogique à des enfants qui, d’une séance à l’autre, selon qu’ils sont du bon ou du mauvais côté, se surpassent ou se retrouvent incapables d’effectuer une opération qu’ils réussissaient pourtant sans problème précédemment. De quoi comprendre en une leçon comment l’institution scolaire peut être, aussi, vue comme une entreprise de reproduction des rapports sociaux, y compris dans leur dimension ethnique.

Troisième mécanisme remarquable : le processus de victimisation, sur lequel Jane Elliott joue, semble-t-il plus ou moins consciemment, pour conduire les yeux bruns dans le sens du jeu tel qu’elle l’a défini, à savoir s’assurer de leur concours dans son entreprise d’infériorisation momentanée de leurs collègues aux yeux bleus. Un esprit de revanche qu’elle obtient en asseyant méthodiquement les premiers dans une posture de victime, à coup de considérations plus ou moins pertinentes sur les discriminations dont, de tout temps, les yeux bruns sont/ seraient les victimes dans le monde réel. La conséquence immédiate étant de voir ceux-ci devenir discriminants à leur tour, avec une bonne volonté aussi joyeuse qu’un peu désespérante. Comme quoi la tendance à discriminer est d’abord une affaire de position relative.

Et c’est peut-être là un des aspects les plus discutable de la méthode Elliott : appliquée à des enfants « américains blancs » qui changeront de rôle en cours de séance, elle leur permet en effet d’éprouver les positions des discriminants et des discriminés. Importée dans un microcosme où les yeux bleus sont tous des Blancs et les yeux bruns majoritairement des Noirs, l’expérience semble vite tourner à une sorte de procès, dans lequel les uns et les autres semblent figés plus que jamais dans leurs rôles respectifs : dans un camp les Blancs discriminants, dans l’autre les Noirs éternellement victimes - même si momentanément en position cathartique. Où Jane Elliott tombe, peut-être, dans son propre piège et, figeant ainsi les identités, menace d’imposer une lecture unilatérale et strictement raciale d’un problème fondamentalement plus complexe, les discriminations liées à l’origine et à la position socio-économique étant en pratique inextricablement entremêlées [4].

En conclusion, une expérience qui pose question sur la notion de libre-arbitre et, en même temps, qui peut susciter un optimisme relatif dans le sens où, pour paraphraser Jane Elliott, elle-même paraphrasée plus tard par Pierre-André Taguieff : le racisme, ça se construit. Et puisque ça se construit, ça peut aussi se déconstruire...

Reste que si la méthode Elliott, flirtant dangereusement avec les limites de l’éthique, gagnera peut-être plus à être observée qu’éprouvée directement, elle n’en reste pas moins une singulière métaphore, par l’exemple autant que par l’absurde, des défis et aussi des désenchantements qui traversent la mouvance antiraciste aujourd’hui.


ça s'applique bien évidemment aussi au sexisme, discrimination première entre toutes !
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"Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai - Vois-tu, je sais que tu m'attends -
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne -
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps."

Victor Hugo
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Lunatic


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Joined: 07 Sep 2007
Posts: 78

PostPosted: Wed 21 May 2008 - 12:12    Post subject: Petite leçon de discrimination appliquée Reply with quote

Cela me fait penser à un film - basé sur une expérience de psycho sociale qui s'est réellement déroulée - nommé si ma mémoire est bonne « L'expérience ». Des volontaires/cobayes se voient attribuer les rôles de gardiens ou de prisonniers. Naît alors assez rapidement une forme d'animosité entre les deux « camps ».

Il me semble également avoir entendu que sur le tournage de certains films de guerre, à l'heure du repas, les acteurs jouant le rôle de militaires gradés se réunissaient « naturellement » autour de la même table, laissant les « jeunes recrues », si j'ose dire, à l'autre table.

Même au quotidien on peut percevoir de tels processus. Situation vécue (quoique ne relevant pas tout à fait du même phénomène) : lorsqu'on est dans un train, dans un compartiment fermé partagé par d'autres voyageurs, et que les voyageurs du compartiment voisin chahutent, font du bruit, au point de faire réagir ceux du comportement dans lequel on se trouve, semble alors tout de suite se former une sorte de « solidarité » au sein de ce dernier compartiment (solidarité qui prend des aspects physiques : sourires qui s'esquissent, regards complices et, de manière plus évidente encore, silence rompu par la parole qui lie alors les passagers), qui fonctionnent sur le mode du nous/eux. Les "eux" semblent revêtirent des propriétés spéciales, particulières, qui les rendent « étranges » (ou étrangers) alors que les "nous" sont les "normaux".
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Bafouillages : blog consacré aux sciences humaines et sociales en général, à la sociologie en particulier

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